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Après un long silence, voici une tranche de vie qui rattrapera un peu le temps perdu.
Le vélo m’a sauvé la vie.
Quand je croyais que tout était noir et sans espoir, c’est lui qui est venu à ma rencontre et qui m’a fait découvrir un monde merveilleux. Qui m’a fait découvrir une force insoupçonnée que j’avais en moi. Qui m’a fait renaître. C’est lui qui m’a donné les plus beaux sourires de ma vie, comme sur cette photo.
Or, depuis plus ou moins un an, je ne suis plus capable d’atteindre les performances que j’espère, particulièrement en endurance. La cause de tout cela : douleurs aux jambes, particulièrement à la jambe gauche après moins d’une centaine de kilomètres à vélo, puis après moins d’une vingtaine. La vilaine sensation que je ne suis plus capable de pousser sur mes pédales. L’impression de traîner une jambe défectueuse pendant mes sorties. Quand je pédale normalement, j’atteins des moyennes de vitesse nettement en-dessous de mes performances normales. Quand je me force, je peux à peine espérer me rapprocher de mes vitesses de croisière normales et cela me coûte de gros efforts. Autre changement majeur, alors que j’ai toujours adoré grimper, dorénavant l’idée d’avoir une côte, même une seule, sur mon trajet me fait paniquer avant même de partir. Quel changement drastique! J’ai donc délaissé progressivement ma monture, par manque d’envie de m’adonner à mon sport, celui qui m’a fait vivre tellement de belles expériences. En toute honnêteté, je me suis empêchée de faire des sorties avec des amis, par honte de mon niveau et par peur de ne pas être capable de venir à bout du plan de match des expéditions à vélo ou à pied. Sans qu’elle ait été explicite, je ressens la pression d’être à la hauteur en sachant malheureusement que je ne peux l’être.
Après quelques entraînements sur deux roues décevants, je me suis donc rabattue sur la course à pied. Ayant moins d’expérience dans ce sport que dans le cyclisme, ç’a été salvateur pendant un temps, puisque je n’avais pas de standard particulier à atteindre. J’ai enchaîné les distances plus ou moins longues, mais cela m’allait pour garder la forme. Malheureusement, lentement mais sûrement, je suis passée de courir un demi-marathon à un rythme rapide à ne plus être capable de soutenir un rythme de course pour un seul kilomètre sans en arracher avec ma jambe. Pour vous donner une idée, en octobre dernier je m’étais inscrite avec ma mère, mon frère et une amie à une course de 5 kilomètres plutôt plats et je n’ai même pas été en mesure de la courir au complet. À la ligne d’arrivée, lorsque je me suis approchée de mon frère, je lui ai soufflé à l’oreille «Je suis finie.» Un moment déchirant qui restera gravé dans ma mémoire. Il ne m’a rien répondu, mais m’a adressé un regard qui voulait tout dire : je trouverais bien une solution. Ce n’était pas normal. Lorsque je tentais de faire une sortie, je devais m’arrêter à pratiquement tous les coins de rue pour m’étirer tellement la douleur était vive. Une sensation de compression autour de mon quadriceps et de mon mollet. À partir de ce moment, j’ai douté de moi, j’ai commencé à me remettre en question et à être plutôt dure envers moi-même. Je croyais que ma motivation était en cause. Je croyais que, en me donnant plus, j’y arriverais. J’en suis venue à me dire que je n’avais plus le courage de repousser mes limites pour m’épanouir dans le sport comme j’avais su le faire pendant plusieurs années. Alors, j’en donnais plus et ça empirait. Un beau cercle vicieux qui a failli m’engouffrer.
Ma bouée de sauvetage a ensuite été le travail. L’an passé, j’ai travaillé plus que jamais. Un peu pour oublier mes échecs sportifs, beaucoup pour essayer de me prouver que je valais encore quelque chose. De toute façon, je ne pouvais plus m’entraîner, alors je n’avais pas grand chose de mieux à faire. Je ne vous dis pas que mon réflexe a été sain, mais c’est comme ça que ça s’est passé. Cela a fonctionné pendant un temps, jusqu’à ce que cette envie de compétitionner revienne encore plus fort qu’avant. Peu à peu, je sentais mon étincelle s’éteindre et je devais la rallumer. Je sais, plusieurs pourront dire : « Ben voyons donc, c’est juste du vélo! C’est juste de la course à pied!», mais, c’est toute ma vie, du moins une grande partie. C’est mon moment de bonheur lors des journées plus difficiles. C’est mon exutoire. C’est ma raison de me lever le matin. Le plaisir qui peut m’envahir en pensant à une sortie de vélo à venir est immense… en temps normal!
Puis, l’automne dernier, je me suis tannée et je suis allée consulter. Je ne me reconnaissais plus. D’humeur agréable et sociable la majorité du temps, je m’étais refermée sur moi-même et commençais à souffrir d’anxiété presqu’au quotidien. J’ai d’abord mis ça sur le compte de la pandémie. On ne se mentira pas, c’était un bout difficile à traverser pour la plupart des gens. Mais plus j’y réfléchissais, plus je me disais qu’il y avait autre chose. La peine de ne plus vivre mes passions était immense, mais un élan de combativité subsistait. Quelque chose à l’intérieur de moi me disait que, ayant appris à bien connaître mon corps au fil de mes défis, c’était impossible que je me trompe à ce point sur mes capacités physiques. Le médecin m’a écoutée patiemment et m’a fait passer une radiographie. Après avoir regardé le résultat, il m’a dit : «Tu vas survivre. Un peu d’arthrose, mais rien de vraiment alarmant.» Alors, oui, je survivrais. Mais si, comme moi, vous êtes accro à la performance, à la compétition, au dépassement de soi, vous comprendrez que cette réponse ne m’a pas suffi. Vais-je vraiment survivre? Vais-je seulement survivre? Ou vais-je réussir à vivre de nouveau? Je me rappelle avoir été soulagée sur le moment. Rien d’alarmant, c’est une bonne nouvelle. Puis, après réflexion, un peu de déception s’est faufilée dans mes pensées. Un côté de moi aurait aimé qu’il trouve un problème quelconque. Une défectuosité qui aurait pu expliquer la cause de ma douleur. La cause de mon manque de performance. Je suis donc retournée chez-moi avec un doute, mais aussi un devoir du sentiment accompli. J’étais allée consulter pour mettre des mots sur mes maux.
Ce n’est que quelques semaines plus tard, après avoir énormément souffert durant ma course de 5 kilomètres, que j’ai ouvert mon Facebook. Après coup, je réalise que je n’avais pas ouvert beaucoup mon compte Facebook les semaines, voire les mois précédant ce matin-là. L’envie d’échanger sur les réseaux sociaux s’était volatilisée. Je préférais analyser dans mon coin les options pour les saisons à venir. À force de souffrir, j’en étais venue à me dire que je ne tolérais plus la douleur, que je ne voulais peut-être plus vraiment performer autant qu’avant. C’est donc tout un hasard qui m’a guidée vers mon fil d’actualité. Les deux bras me sont tombés lorsque j’ai eu terminé de lire la publication d’une amie de qui je n’avais, à bien y penser, pas eu de nouvelles depuis longtemps. Elizabeth Pellerin résumait presque mot pour mot mes symptômes. Les jambes lourdes, l’impression de ne plus pouvoir pousser sur les pédales, les douleurs atroces aux jambes après un effort trop intense et à quel point cela passait rapidement lorsqu’elle s’arrêtait et s’étirait. Cette condition avait un nom : l’endofibrose de l’artère iliaque. Je me rappelle être restée longtemps devant cette publication en me disant que je devais agir maintenant que j’avais eu accès à cette information. La seule question était de savoir par où commencer. C’est une pathologie méconnue et sous-diagnostiquée, particulièrement au Québec. J’ai donc choisi d’écrire à Elizabeth, une athlète confirmée et un véritable modèle pour moi. Elle m’a accueillie à bras ouverts et a choisi de me guider à travers le chemin périlleux qui m’attendait. Elle m’a préparée à essuyer des refus d’examen et des résultats non convaincants. Elle m’a orientée sur les options qui s’offraient à moi et m’a aidée lorsque j’ai été déçue de la réponse des professionnels consultés. Elle m’a convaincue de «tenir mon boute». Voyez-vous, quand on dit que c’est sous-diagnostiqué et méconnu, c’est un euphémisme…
Puis, quelques semaines plus tard, j’ai eu accès à une médecin de famille qui, après des analyses sanguines, a conclu à un problème d’anémie. Cela a été une piste de solution à laquelle je me suis beaucoup accrochée. C’est simple, je règlerais la situation avec un comprimé de fer par jour le temps que ça revienne à la normale. Ça pouvait expliquer mes crampes et mon marasme quasi-quotidien. Dès que j’ai commencé à prendre ces comprimés, j’ai vu mon énergie revenir peu à peu… et cela a brouillé les cartes. Mon niveau d’entraînement s’est amélioré. J’ai pu reprendre la course à pied tranquillement et ne plus ressentir de douleur ou presque, seulement quelques limitations. Il faut dire que je ne poussais plus beaucoup les limites non plus. Un petit 5, au maximum 10, kilomètres en continu faisait mon plus grand bonheur après des semaines d’activités très légères. Je pouvais finalement retourner à un niveau d’activité acceptable. Toutefois, ma force dans le sport, c’est l’endurance. Et ça, c’était toujours impossible à atteindre. Je n’avais donc pas réglé le problème en totalité. C’était en quelque sorte un retour à la case départ.
Quand j’ai commencé à véhiculer l’idée que je pouvais être atteinte de cette pathologie, je ne peux même pas énumérer tous les jugements que j’ai reçus de la part de plusieurs professionnels de la santé tellement il y en a eu. Après tout, c’est une pathologie de «pro» et, après presqu’un an à ne plus pouvoir m’entraîner convenablement, je n’avais plus l’étoffe d’une athlète. En même temps, on me parlait aussi de surentraînement. Que je devais arrêter d’en demander autant à mon corps. De mon côté, je savais que je n’en avais jamais aussi peu demandé à mon corps au cours des dernières années mais, devant tous ces conseils, c’était tout de même facile de s’y perdre. À plus d’une reprise, j’ai eu l’impression que je surutilisais le système de santé et que tout cela serait probablement vain. Peut-être qu’on finirait vraiment par me convaincre que toute cette douleur et ces difficultés venaient de moi. J’éprouvais une énorme gêne lorsque les médecins me faisaient passer des tests sur tapis ou des échographies et me demandaient si j’avais mal et que je leur répondais que non et que je ne savais pas à quel moment cela se déclencherait. La gêne, c’est aussi quand je revenais d’un test à l’hôpital et que je faisais un suivi à ma famille et mes amis en leur disant qu’on n’avait rien trouvé, renforçant le sentiment que je perdais mon temps à chercher une excuse qui n’existait pas.
Des aller-retour à Québec et à Montréal, j’en ai fait plus d’un depuis quelques mois, sans aucun résultat positif. L’envie d’abandonner a été forte. Me résigner à rester à ce niveau de forme est devenu presqu’envisageable. Ces dernières semaines, l’endofibrose de l’artère iliaque était un sujet tabou que j’abordais du bout des lèvres. J’ai pensé consulter en psychologie sportive, pour retrouver ma motivation. Pour comprendre pourquoi je n’étais plus capable de forcer sur une longue période. Si ma limite était mentale et non pas physique, je l’apprivoiserais et la repousserais. C’est à ce moment que j’ai réussi à faire transférer mon dossier à une chirurgienne vasculaire. L’une des deux spécialistes de l’endofibrose de l’artère iliaque chez les athlètes au Québec. Encore là, j’ai eu deux résultats d’examen non convaincants. La différence cette fois-ci, c’est qu’elle croyait vraiment que les symptômes que je décrivais correspondaient à ceux de l’endofibrose iliaque. Elle a persisté et j’ai décidé que moi aussi. Il y a quelques semaines, j’ai passé un angioscan avec iode, de loin le pire test médical que j’ai passé jusqu’à présent! Pendant plus d’une demi-heure, tu es dans un appareil d’imagerie médicale qui fait un bruit assez infernal et tu dois retenir ta respiration pendant un certain temps avant de la reprendre lorsque la machine te dit de le faire. Et puis, vers le milieu et la fin du procédé, on t’injecte une solution d’iode que tu sens circuler partout dans ton corps. Franchement désagréable! Et moi, pendant ce temps, je me trouvais ridicule d’en être arrivée là puisque j’avais encore l’impression de perdre mon temps et de faire perdre celui des gens. Je trouvais donc la chirurgienne très aimable de me donner un rendez-vous quelques jours plus tard, probablement pour m’annoncer qu’elle n’avait rien trouvé et que je devais me résigner à conclure que ma douleur était dans ma tête. Donc, hier après-midi, lorsque la chirurgienne m’a annoncé qu’elle ne s’était pas trompée et qu’elle avait bien fait de continuer à investiguer et qu’elle pouvait rétablir la situation, je suis restée sous le choc. Je ne pouvais pas croire ce qu’elle disait.
À défaut d’avoir eu les performances espérées ces dernières années, je sais maintenant que c’est parce que j’ai une pathologie qui appartient au domaine de la performance que je n’ai pas pu poursuivre mes objectifs et non à cause d’une mauvaise préparation physique ou mentale. Maintenant, c’est à moi de choisir. Je peux continuer de vivre ma vie tranquillement sans compétition et ne pas me faire opérer ou bien choisir l’opération. Comble de malchance, bien que mon côté gauche soit vraiment pire que mon côté droit, ce sont les deux côtés qui sont atteints. Ce sont donc deux opérations en fait que je devrais subir en théorie pour espérer retrouver mon niveau de performance d’antan. J’ai encore quelques mois pour me décider, après avoir profité d’un été qui sera, encore une fois, plus modéré côté compétition que je l’aurais espéré. Toutefois, je pense bien aller de l’avant avec cette option, puisque je sens que je n’ai pas terminé mon chemin dans le domaine compétitif. Je crois avoir encore quelque chose à accomplir et que j’en ai besoin pour retrouver mon équilibre de vie et retourner là où je suis bien. Je vous avoue que le diagnostic a été un grand soulagement malgré tout ce qu’il implique, puisqu’il m’indique que j’ai bien fait de continuer, que j’ai bien fait de m’accrocher. Que, dans le fond, ce n’était pas juste dans ma tête tout ça. J’ai maintenant espoir de retrouver la forme de mes premières traversées du Canada, mais avec tout le background acquis au fil des ans. Je pense que cela fera un beau mélange au bout du compte! Maintenant, il ne me reste plus qu’à adopter le «pace» du bonheur encore quelques mois pour éventuellement retrouver l’envie de sourire à pleines dents de nouveau lorsque j’enfourcherai mon vélo! »
Jessica Bélisle, 9 avril
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